Que sont les radios libres devenues en Normandie ?

L’élection de François Mitterrand en 1981 sonne le glas du monopole d’État sur les ondes et fait souffler un vent de liberté d’expression. Que reste-t-il de l’esprit des radios libres ?

«Mes plus belles années ». Après un CAP cuisine raté, Olivier Baroux commence sa carrière comme animateur sur des radios libres normandes, dont cinq ans sur Radio Vallée de Seine (feu RVS) à Rouen. Puis, ce sera Oüi FM, la collaboration avec Kad Merad, la télé et le cinéma. « Comme beaucoup (Ruquier, Nagui, Les Nuls...), j’y ai formé ma voix, trouvé ma voie et appris mon métier. Un époque où tout était possible, avec une liberté totale », confie le désormais réalisateur qui possède toujours une maison dans l’Eure.

L’onde de choc des radios libres en 1981 légalise les émetteurs clandestins des bidouilleurs qui émettent de leurs greniers, libère la parole et suscite des vocations, souvent à durée de vie limitée. « La loi de nous a obligé à émettre sur de plus longues plages horaires et donc à meubler l’antenne, à s’organiser, à faire des grilles de programme, et puis des pubs à partir de 1984. Les bénévoles commençaient à fatiguer. On a vite compris qu’il fallait en passer par là si on voulait être payé à la fin du mois. Bref, à RVS, on s’est professionnalisés ».

« à poil à l’antenne »

Jusqu’à atteindre une cinquantaine de salariés, remplacer les boîtes d’œufs des murs du studio par de l’acajou ou recevoir Gainsbourg et Goldmann ! L’esprit perdure pourtant : « On vivait, mangeait, dormait radio ! On avait fait sonoriser les toilettes, car on faisait parfois huit heures de live d’affilée ! Et on ne savait jamais ce qu’il pouvait se passer... »

Les animateurs ont gardé de cette époque fêtarde et déjantée une bonne descente, le tutoiement facile et un humour volontiers au-dessous de la ceinture. « On avait mis Didi (Jean-Yves Gélébart, aujourd’hui rédacteur en chef de France 3 Haute-Normandie) à poil à l’antenne ! ». Fabrice Coquerel (Fabrice Show à l’époque), yeux bleus et physique de télé, était pourtant lui aussi sur RVS. « Depuis 1978 ! Et Skyrock, ce Mac Do de la radio, est arrivé et nous a tués. Puis ça a été les NRJ, RTL2, Europe2... qui occupaient et aseptisaient ainsi la bande FM, devenue robinet d’eau tiède. » Si la plupart des ex-pirates de la FM ont pris de la bouteille, le quinquagénaire « survivant » ravive la flamme depuis un an qu’il a repris la radio Horizon à Pavilly. « La plupart des radios passent le top 40 du moment, ce qui fait qu’au bout de trois heures on entend de nouveau le même titre. Nous, on en passe 5 000 ! », explique-t-il. Mais cela reste une économie de la débrouille basée sur le bénévolat: « Ce n’est plus comme il y a trente ans, quand les subventions coulaient à flot ». La radio, associative, ne doit ainsi pas faire plus de 20 % de recettes publicitaires, seuil que Fabrice aimerait pouvoir dépasser. Il joint donc les deux bouts en faisant des formations et des ateliers périscolaires, devenus indispensables pour la plupart de ces petites radios.

Victime de l’application de la réforme des rythmes scolaires, RC2, la radio éducative de Maromme « qui cultive vos tympans », est percée. La radio récemment donnée pour morte, a lancé un appel aux dons infructueux et s’est séparée de trois salariés en septembre dernier. « Les ateliers, c’était plus de 40 % de notre budget, explique Ibert Mendy, programmateur et denier salarié, qui ne croit pas au silence radio sur la bande : « On va fêter nos 25 ans et on ne va pas fermer ».

« C’est un métier kiffant. Mais avant de faire de la radio, il faut savoir compter ! » Ludovic Tellier, fondateur de Radio Espace à Louviers, est lui un « gestionnaire rigoureux » et voit grand : « On a vocation à couvrir toute la Normandie ». Avec pas moins de six fréquences (avec des émetteurs jusqu’à 1 000 W), un budget de 300 000 € et ses dix salariés - dont certains sont passés comme lui par Fun ou RTL2 - la « plus normande des radios » a les moyens de son ambition. Reconnaissant travailler avec les politiques locaux - mais réfutant le terme de militant et estimant « que la radio totalement libre n’a jamais existé » - le directeur de la station pro bien qu’associative admet que « les médias sont de plus en plus policés ».

À Rouen, avec son « mix des cultures », HDR est sûrement la radio normande qui possède encore, avec Principe Actif à Évreux, le plus de marqueurs de cette époque : une proximité, peu de pub, beaucoup de bénévolat, une gouvernance collective, un rôle social souvent contestataire, la volonté de donner la parole à l’auditeur par « le dialogue plutôt que le monologue » et de faire découvrir des perles musicales locales comme mondiales.

Pirates protestants

À trente cinq kilomètres mais pourtant à mille lieues, Luc Réaux est le président de la voix cauchoise de l’église évangélique protestante charismatique « Le Buisson Ardent », la radio Fraternité (devenue Phare FM), sise dans les locaux historiques de la défunte Radio Normandie à Louvetot. « Le message véhiculé est chrétien, mais pour tous ! » Le pasteur se sent pleinement héritier des radios libres : « Dans le sens de liberté, hein, pas libertaire. On a d’ailleurs été pirates quelques mois en 82 ! » Comme les collègues catholiques de RCF, la radio « confessionnelle » peut compter sur les dons et s’inquiète peu de la publicité : « J’ai fait 70 € en 2014... Et 0 en 2015 ! » Côté développement, l’antenne va « sûrement candidater à la fin de l’année à la radio numérique terrestre (RNT) ». Car internet et les réseaux sociaux ont évidemment changé la donne en termes de facilité et de mobilité. D’ailleurs, pour Olivier Baroux, « la liberté, vous la trouvez sur les radios du web maintenant ». Qui, malgré l’obligation qui leur est faîte, ne se déclarent pas tout le temps au CSA... Le retour des pirates ?

Si la plupart ont des difficultés financières, l’audience des radios libres est pourtant au beau fixe : 1 270 000 auditeurs quotidiens sur les quelque 600 radios associatives locales actuellement autorisées en France selon la dernière étude de Médiamétrie.

Il y a trente-cinq ans, la bande FM était quasi-vierge. Aujourd’hui, elle est arrivée à saturation : presque toutes les fréquences ont été distribuées, même si le comité territorial de l’audiovisuel normand (le CSA régional) a récemment - fait rare - fait un appel à candidatures pour l’octroi de nouvelles fréquences en Normandie, parent pauvre des ondes. « La bataille va être sévère », prédit Ludovic Tellier. À l’époque du web, la guerre des ondes continue.

Joce Hue

Source et photo Paris Normandie du 16 janvier 2016

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